8 - Haro sur le bazar de l'Invisible

Publié le 20 octobre 2026 à 18:55

"Activez vos brins d'ADN quantique pour accéder à la multidimensionnalité !", ou comment emballer le vide avec des concepts pseudo-scientifiques pour vendre des certitudes.


Une étroite ligne de crête

Si vous avez lu mes précédents articles, il me semble important à ce stade de marquer une respiration, de faire un pas de côté et de préciser un peu plus l’endroit d’où je parle. Je suis magnétiseur et énergéticien. Parler de cette expérience, pour moi qui ai été formé à l’Université où l’on m’a appris à sourcer mes affirmations et à critiquer les sources elles-mêmes, moi qui suis athée et me vois comme quelqu’un de terre à terre, relève souvent du défi. J’assume très bien ce que je vis au quotidien. Et pour cause : je ne peux pas faire autrement ; c’est une part de moi. Le contenu de mes articles évoque certains aspects de mes expériences qui peuvent paraître déroutants, déconcertants, farfelus. En d’autres temps, j’aurais sans doute qualifié de “délirants” de tels propos ainsi que ceux qui les auraient dits ou écrits. J’ai bien conscience de marcher sur une ligne de crête assez étroite, qu’il y a des contradictions qui résistent à la rationalité et, pour moi, qui sont sans solution.

 

En réalité, j’en ai déjà parlé dans ma [préface], la nature de ce que j’appelle l’Invisible m’importe peu ici. Et d’une façon générale, je considère ces questionnements comme des querelles de jésuites. Chacun aborde l’Invisible avec son bagage et ses conditionnements sociaux, culturels. L’Invisible nous ressemble. Pour moi, la question n’est pas “qu’est-ce que c’est” mais “qu’est-ce que j’en fais”. Le temps que je vais passer à sculpter de l’air chaud pour trouver des réponses est du temps perdu que je ne passe pas à aider les autres. Je ne dis pas que la question est vaine, seulement qu'elle n'a pas à dicter mon action. Suspendre son jugement, ce n'est pas s'en désintéresser. C’est un choix pragmatique qui me paraît essentiel dans un univers qui évolue trop souvent au-dessus du plancher des vaches. Tout cela relève de la croyance, c’est-à-dire d’un choix que l’on fait d’adhérer à une vision du monde, à une idée, à un système de croyances, à une personnalité plutôt qu’à une autre. En soi, vous pouvez bien croire aux Pléiadiens ou croire que l'on peut harmoniser votre énergie par une purification cristalline de votre champ quantique. Ce qui me pose problème, en revanche, c'est l'aspect "poudre aux yeux" qui alimente l’ego spirituel, qui s’engouffre dans nos failles et prospère sur nos biais. Les conséquences peuvent être dramatiques. En la matière, le cas de Steve Jobs est emblématique. Lorsqu'on lui diagnostique une forme rare mais traitable de cancer du pancréas en octobre 2003, les médecins préconisent une intervention chirurgicale immédiate, qu’il refuse. Pendant neuf mois, il tente de se soigner seul par une approche diététique et ésotérique en allant consulter des médiums. Avec les conséquences tragiques que l’on sait : 9 mois plus tard, son cancer avait progressé. 

 

La question, je crois, n'est peut-être pas tant “que croire” mais “comment croire” sans perdre sa boussole. 

 

Le contact défunt

Je ne suis pas exempt des biais que je décris. De nombreuses zones grises subsistent, et il existe pour moi des tensions qui sont insolubles. J’ai des capacités qui font de moi ce qu’on appelle dans le microcosme de l’Invisible, un médium. Si on s’en réfère au Littré, il s’agit d’une “personne qui prétend servir d'intermédiaire entre ses semblables et les esprits des morts ou autres”. 

 

Il y a là pour moi une contradiction irréductible en l’état. Comment communiquer avec un défunt qui, par définition, n’est plus ? Il m’arrive pourtant de faire parfois ce que l’on appelle un “contact défunt”. Je précise qu’il existe autant de façons de faire qu’il y a de médium. Pour ma part, je demande à la personne qui me sollicite une photo du défunt et son prénom. Rien d’autre. Je ne veux pas savoir pourquoi je suis sollicité, quels sont les liens entre le consultant et le défunt, rien du tout. Une photo et un prénom. Pourquoi ? Pour ne pas être influencé par ce que me dit le consultant, pour ne pas malgré moi biaiser le sens des informations que je vais recevoir en fonction de ce que j’ai compris, ou de ce que j’ai cru comprendre. Je demande au consultant de ne pas intervenir, de ne pas confirmer ou infirmer les informations que je lui donne tant que je suis en contact avec le défunt. 

 

Je capte des informations sur le défunt dont je ne peux pas avoir connaissance au préalable. La façon dont il est décédé. Quels sont ses regrets. De quoi il est fier. Des conseils. Surtout, des détails qui confirment au consultant que je suis bien en contact avec la bonne “personne”, et qui parfois sont facilement vérifiables. Une expression, un trait d’humour, un geste, une habitude, une blague, un objet, un lieu… Je me souviens d’un défunt qui me montrait son écharpe de maire en me tendant quatre doigts pour me signifier qu’il avait été maire quatre fois. Un enfant qui m’a fait entendre We Are The Champions de Queen, chanson qu’il écoutait dans la voiture le matin quand son père l’emmenait à l’école. Quand je reçois ces informations, mon esprit rationnel doute. Quand j'entends Freddie Mercury, mon premier réflexe est de me dire : “C'est ton imagination. C’est une chanson que tu as dans la tête”. Et pourtant, la réaction de la personne en face m'oblige à reconsidérer ma propre analyse. Ce ne sont pas des concepts abstraits. Ce sont bien des faits d’expérience qui télescopent ma rationalité. 

 

Il y a toutefois certaines limites que je respecte. Face à quelqu'un en deuil, en détresse ou malade, mon incertitude n'est pas une simple posture. Je ne dis pas que mes perceptions sont des vérités mais plutôt “voilà ce que je perçois”, et la personne en fait ce qu'elle veut. Je m'interdis les interprétations aux conséquences hasardeuses en général, surtout quand cela concerne un choix à faire ou un pronostic médical. Je ne suis ni médecin, ni directeur de conscience. Le drame de Steve Jobs n'est pas d'avoir consulté des médiums mais bien de les avoir préférés à la chirurgie.

 

On a souvent tendance à enfermer la médiumnité dans le folklore ou la croyance aveugle, en oubliant qu'elle peut aussi s'envisager sous l'angle de l'investigation brute et méthodique. Ainsi, la démarche menée par des observateurs comme Stéphane Allix, journaliste et ancien reporter de guerre, loin de toute prédisposition mystique, a le mérite de faire bouger les lignes. En confrontant méthodiquement des médiums à des enquêtes de terrain ou à des protocoles d'expérimentation, son travail documente un angle mort que beaucoup parmi nous refusent trop souvent d'explorer (voir ses deux ouvrages Le test et plus récemment La preuve). Il ne s'agit pas de dire “c'est prouvé, donc croyez-y”, mais plutôt de constater que certains phénomènes résistent à nos grilles de lecture habituelles, obligeant l’esprit curieux à aller voir et expérimenter par lui-même.

 

L’Invisible m’a rattrapé

Le télescopage ne s'arrête cependant pas aux contacts défunts, qui sont une chose. Être confronté à l’Invisible directement en est une autre. J'ai découvert à mes dépens une autre facette de ce monde étrange : ce qu’on appelle, dans le milieu, le "passage d’âme". Rationnellement, l’idée que des défunts puissent “stagner”, “errer” dans un lieu ou “s’accrocher” sur une personne n'a aucun sens. Si on m'avait dit qu'il y avait des “fantômes” là où je vivais alors, j'aurais sans aucun doute ri au nez de mon interlocuteur. Il n’en reste pas moins qu’à un moment de ma vie, j’ai sombré dans un épuisement quasi permanent. Moi qui suis d’un naturel posé et mesuré, mon quotidien n’était qu’anxiété pour tout, crises d’angoisse et irascibilité. J’étais régulièrement envahi de frissons, qui parcouraient mon corps des pieds jusqu’au sommet du crâne. Mon médecin m’a conseillé du repos et prescrit des anxiolytiques, sans grand succès. En réalité, à mon insu j'étais devenu un “garde-manger énergétique” en libre-service.

 

Un jour, en écoutant un podcast où l’intervenant décrivait le mécanisme, selon lui, du passage d'âme, la solution à mon problème venait de m’être livrée sur un plateau. C’était pourtant du charabia pour moi et je me souviens m’être dit que certains étaient quand même particulièrement “allumés”. Mais une partie de moi me disait que c’était la solution. J'ai essayé sa méthode, sans trop y croire, et à ma grande surprise, l’effet fut immédiat : des frissons partout et une voix venue de je ne sais où qui s’est mise à me déverser des tombereaux d’injures. J’ai senti “quelque chose”, comme une présence, sortir de moi par les épaules et une sensation simultanée de délestage physique, comme si je perdais plusieurs kilos en une fraction de seconde. Le soulagement fut immense. En un claquement de doigts, les angoisses et la colère se sont évaporées. La fatigue a disparu après une simple nuit de sommeil.

Aujourd'hui, je sens ces “présences”, ces “énergies”. Le signal est on ne peut plus clair pour moi : je suis envahi de frissons, parfois je sens une forte pression sur le sternum, voire “on” me parle. Je ne les vois pas en tant que telles, mais je les visualise sur mon écran intérieur. Je perçois leur genre (homme, femme, enfant) et leurs intentions, qu'elles soient amicales ou parfois bien moins sympathiques. Je sais quand elles sollicitent mon aide pour “partir” et quand elles se contentent de siphonner mon énergie. Pourtant, c’est précisément là que la ligne de crête devient la plus étroite et la plus difficile à tenir. Je ne peux pas douter de l’expérience, je ne peux pas remettre en cause mon vécu. La fatigue, les angoisses étaient bien réelles. Cependant, quelle signification donner à tout ça ?

 

Se fier à ses perceptions ?

Les sens sont trompeurs, et les neurosciences nous rappellent que notre cerveau est une machine à fabriquer du sens. Le réel, tel que nous le percevons, est une reconstitution du cerveau qui est dans un état permanent d’hallucination contrôlée. De plus, nous abordons l'Invisible avec notre bagage, nos conditionnements culturels, nos failles, nos biais, nos questionnements, nos filtres. L'Invisible, au fond, nous ressemble beaucoup, comme je le disais plus haut. Peut-être qu’il n’existe pas en tant que tel, mais à travers sa perception par nos neurones. Souvenons-nous de ce rappel à l’ordre de Montaigne : nous avons beau monter sur des échasses vers l’éveil, il nous faut encore marcher avec nos jambes, et sur le plus haut trône spirituel du monde, nous ne sommes jamais assis que sur notre cul. Ce retour brutal à la densité du réel est plus que salutaire et constitue un pavé dans la mare des fumisteries New-Age. De fait, ces défunts, ces “écharpes de maire” ou ces “chansons de Queen”, ont-ils une réalité propre, ou ne sont-ils que des projections nées de la rencontre entre un signal inconnu et mon propre esprit ? 

 

Si je me limite à l’expérience purement sensitive, je ne perçois qu'une présence, des frissons, parfois un toucher, j’entends des mots. Mais mon cerveau veut une histoire. Est-ce un biais cognitif qui personnifie ces énergies pour rendre le contact plus simple, plus compréhensible ? Je sais, par exemple, que j’ai tendance à prêter à certaines énergies les traits de mes propres grands-parents. C’est ainsi qu’elles m’apparaissent. Pourquoi ? Je pense que c’est parce que cela me fait plaisir. Il semblerait que le cerveau ait horreur du vide et de l’abstraction pure. Alors l'Invisible n'est peut-être qu'une co-création. 

 

C’est là mon aporie personnelle. J’évolue dans une réalité contraire à ma raison. Mais je suis bien obligé de constater que je perçois quelque chose, et que des effets bien réels se produisent quand on agit sur ce quelque chose. C’est là que le choix pragmatique s’impose : soit j’essaie de résoudre cette aporie, ce qui revient à disserter sur le sexe des anges, soit je prends acte de ce que je perçois et j’agis. Accepter cette incertitude, c’est faire exactement l'inverse de ce que propose le bazar de l'Invisible.

 

Le business de la certitude

C'est précisément parce que je ne sais pas vraiment ce que je perçois que je refuse les grilles de lecture préétablies. J'observe fréquemment un glissement sémantique dangereux dans le milieu de l’invisible. Dès que l'on vit une expérience hors-norme en regard de nos référentiels, notre tendance naturelle consiste à vouloir la faire entrer dans des cases afin d’en saisir mieux les contours. Le "marché" de la spiritualité, ou plutôt “le business de la certitude”, en fait ses choux gras en proposant des réponses toutes faites. Et ces réponses ont tôt fait de se figer en dogmes et pullulent sur les réseaux sociaux. “Avez-vous illuminé consciemment vos douze brins d’ADN qui constituent en réalité les 98% de notre ADN ? Si vous le faites, vous passez sur votre ADN quantique qui vous donne accès à la multidimensionnalité de l’être. Vous serez déconditionnés de l’espace et du temps et vous pourrez télécharger les codes de lumière et les codes quantiques souverains”. Et voilà, le piège se referme : vous ressentez de la chaleur dans vos mains, vous sentez des présences, vous développez votre clairconnaissance. C'est normal, le corps réagit, et on vous offre instantanément une explication : vous venez d'illuminer vos brins d'ADN quantique. Et la lumière fut.

 

Je parle de dogmes parce que ces affirmations sont largement admises dans le milieu. Combien de fois ne m’a-t-on pas reproché, comme si j’étais le dernier des inconscients, de ne pas me “protéger” lors d’un accompagnement ou de ne pas “purifier” ma maison ou le lieu où je reçois mes clients… Mais me protéger de quoi, de quel danger ? Le fait est que je n’ai jamais eu de réponse claire. C’est comme si on me vendait une assurance contre un risque dont personne n’est capable d’en dessiner les contours. Ce serait pour se protéger “d’énergies négatives”, d’”entités négatives”. Admettons : je perçois des “présences” et certaines ne paraissent pas toujours très conviviales. Mais alors que peut une poignée de gros sel ou une fumigation à la sauge contre une “entité négative” qui semble capable de s’inviter chez moi en passant au travers des murs ? L’effet est-il le même que celui de la kryptonite sur Superman ? Et si un jour j’oublie mes bâtonnets d’encens ou mon paquet de gros sel, que se passe-t-il ? Faut-il que j’illumine mon ADN quantique pour me sortir de ce guêpier énergétique ? Pour moi, vous l’aurez compris, le verdict est sans appel : le gros sel et la sauge, oui, c’est efficace. Dans l’eau des pâtes ou pour parfumer le rôti du dimanche. Faut-il voir dans ces histoires de protection, par exemple, une vraie nécessité, un dogme de plus ou plutôt un complot ourdi dans l’ombre par le lobby des marchands de gros sel ? 

 

Je ne remets pas en cause la perception et l’expérience vécue mais la systématisation de la pensée magique érigée en vérité absolue. On fournit une méthode clé en main avant même que l’individu ait eu le temps d’expérimenter vraiment quoi que ce soit. Ces dogmes sont du "prêt-à-penser” qui agit comme les murs d’une prison et empêchent l’expérience d’être vécue pour ce qu’elle est.

 

Le retour du réel et ses limites

Ma boussole tient en un critère unique : le retour du réel. Ça marche, ou ça ne marche pas. Je ne m’interdis rien, j’essaie tout, mais l’expérience ne vaut que par son efficacité, pas par l’habillage conceptuel qu’on lui appose. Ainsi, face aux phénomènes subtils, il n’y a que deux manières de se positionner. D'un côté, il y a une posture ductile : je perçois de la chaleur, une densité, une douleur qui disparaît, ou bien une image mentale par exemple. C’est une donnée brute, un constat immédiat que je ne cherche pas à raccrocher à une quelconque doctrine. Je sais décorréler mes ressentis de l’histoire que mon mental brode très rapidement pour donner du sens à ce que je vis. De l'autre, il y a la tentation d’emballer ces sensations dans un système de pensées rassurantes, quitte à laisser de côté la rigueur et le recul pourtant nécessaires. Ainsi, ce que l’on capte devient une âme errante, un message des Pléiadiens, une farce d’un lutin, voire l'œuvre d’un démon (tant qu’à faire). Adopter une approche ductile en prenant en compte le retour du réel permet de dire “Je capte quelque chose, je constate que cela agit, mais je ne sais objectivement pas ce que c’est”. C’est une façon de garder les pieds sur terre et d’expérimenter sans se laisser enfumer par les pseudo-concepts issus du New-Age.

 

Toujours est-il que “ça marche” est un critère aux contours fragiles, et je serais malhonnête de ne pas me l'appliquer à moi-même. Le soulagement que j'ai ressenti après des mois d'épuisement peut aussi bien être ce que produit l'attente, la suggestion, ou simplement une période d'anxiété qui arrive à son terme d'elle-même. Après tout, les marchands d'ADN quantique ont eux aussi des témoignages enthousiastes. Alors quelle est la différence entre ma démarche et celle d’un chasseur de lutins ? Précisément  ceci : je n’ai pas d’explications à vendre. Qu'est-ce qui distinguerait un vrai effet d'un effet d'attente ? Je n'ai pas de réponse claire et précise à ce sujet. Je m'interdis d’ériger un succès en preuve, comme d’oublier les séances où il ne se passe rien. “Ça marche” me dit que quelque chose a bougé chez la personne, pas nécessairement pourquoi. Contrairement aux charlatans cosmiques qui ont toujours des explications quantiques toutes faites à fourguer, je n'en ai aucune. Concernant le “pourquoi”, faute d’éléments probants indiscutables, je préfère suspendre mon jugement. 

Croire ou ne pas croire ?

Alors, comment croire, ou ne pas croire ? Sans doute en expérimentant soi-même plutôt que s’en remettre à ce que peuvent en dire d’autres ou suivre un maître à penser. Il me semble primordial de se forger son propre avis tout en gardant son discernement. Cela dit, rien ne nous oblige à croire : on peut très bien constater, agir, et laisser la question en suspens. À titre personnel, je ne crois pas, je constate. Et les choses fonctionnent quand même bien souvent.

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