7 - Franchir la porte : comment s'affranchir de la peur ?

Publié le 27 mai 2026 à 16:42

« Je suis d'abord maître chez moi, dans mon "arrière-boutique", où j'y trouve la paix qui me permet de rester droit. »



Dans la clairière

En séance, le scénario se répète souvent. Le client s’installe en condition afin d’effectuer une plongée intérieure : corps allongé, mental apaisé. Je le guide en lui faisant visualiser une clairière, un endroit où il se sent bien et en sécurité. Je lui demande ensuite de faire apparaître une porte dans son champ de vision. Je lui explique que cette porte est le point d’accès vers ce qu’il doit comprendre, vers le moment de sa vie qui le travaille encore. Quand il ouvre la porte sur son histoire, il arrive souvent qu’il s’arrête net.  “ Je vois du noir.” “Je n’y arrive pas, je suis comme bloqué”, “C’est comme si j’étais retenu dans le dos”, ou encore “Je ne peux pas, j’ai l’impression que je vais tomber dans le vide”. Son champ énergétique entre alors en résonance avec le mien, libérant des vagues de peur qui me traversent de la tête aux pieds sous forme de frissons. L’émotion surgit par bouffées successives plus ou moins intenses. Là, je dois maintenir le cadre et lui rappeler que le danger est ici son interprétation. Mais il doit laisser vivre cette peur et tout mon travail consiste alors à désaturer son champ énergétique de l’empreinte qu’elle laisse. Je libère le passage, en quelque sorte, car ça n’est qu’une fois que le client a évacué la charge émotionnelle qu’il parvient, de lui-même, à franchir le seuil.

Je vous propose d’explorer comment transformer la peur, d'un objet qui nous paralyse en un outil pour affiner notre propre cartographie.

 

“Vous vous pensez au-dessus du cadre”

La peur physiologique, celle qui sauve, est une réponse immédiate à un signal de danger menaçant notre intégrité physique. C’est un réflexe. Notre corps se contracte et on prend la fuite. Notre cerveau de chasseur-cueilleur nous ordonne de fuir face à un ours des cavernes.

À cela s'ajoutent les peurs culturelles, façonnées par notre bagage socioculturel et nos expériences. La mort. Le manque. L’abandon. La différence. L’inconnu. Celles-là, je les reconnais facilement chez les autres parce que je les porte aussi. Ces peurs sont la porte d’entrée privilégiée de notre “citadelle intérieure”. Elles sont instrumentalisées par ceux qui ont intérêt à s’emparer de notre souveraineté. Le marketing, la politique, le “bazar de l’invisible” et j’en passe, l’ont bien compris. On s’adresse à nos instincts les plus enfouis et à nos peurs les plus profondes pour nous vendre quelque chose dont on n’avait pas besoin jusque-là. Un nouveau téléphone. Un programme politique. Une alarme. Une formation pour devenir druide. Vous l’aurez compris, dans tous mes articles je vous invite à la plus grande méfiance face aux discours bien emballés qui vous proposent des solutions clé en main à vos problèmes.

Parfois la peur surgit quand le cerveau reçoit un signal qu’il ne parvient pas à identifier. Il n’y a pas de danger réel, mais on ne trouve pas de réponse. Ce sont des peurs fantôme, des rémanences de signaux émis depuis les zones de notre cartographie intérieure que nous n’avons pas encore explorées. On réagit à ces signaux, mais on ne comprend pas leur origine (dans le meilleur des cas) voire, ce sont des réactions qui sont parfaitement intégrées dans notre fonctionnement. Chez moi, c’est devenu une arme. Cela se traduit par une très grande méfiance face une autorité établie (supérieur hiérarchique, forces de l’ordre…), quand ça n’est tout simplement pas de la défiance. Je suis sur mes gardes, sur la défensive. Un entretien avec un supérieur hiérarchique est pour moi un rapport de force. On cherche à me soumettre et je dois me défendre. Dès lors, il est arrivé qu’une entrevue a viré rapidement aux sarcasmes, aux attaques ad hominem, jusqu’aux éclats de voix. Ma hiérarchie me considère comme quelqu’un de “pas facile”, de rétif à l’autorité, qui se considère au-dessus du cadre. 

 

C’est efficace et cela me permet de tenir en respect des responsables en légèreté avec le règlement et peu habitués à recevoir un véritable tir de barrage. Je reconnais toutefois que cela m’a joué des tours, tant professionnellement que sur le plan personnel. Je me souviens m’être fait verbaliser par la gendarmerie parce que j’avais utilisé mon téléphone au volant. J’ai reconnu les faits, je n’ai fait aucune difficulté, mais le gendarme s’est senti obligé de m'asséner une leçon de morale comme à un enfant de huit ans qui ne veut pas ranger sa chambre. Dès lors l’autorité du gendarme ne m’est plus apparue pour ce qu’elle était, c’est-à-dire comme une règle de sécurité routière que je n’avais pas respectée, mais comme la soumission contrainte et forcée à l’arbitraire de celui qui tire son autorité de son uniforme. La rage est montée instantanément face à l’impuissance et l’humiliation. Je l’ai remâchée durant plusieurs jours, rejouant la scène sans arrêt, créant un vrai malaise, une sensation d’inconfort qui n’avait pas lieu d’être en regard de ce non-événement. Évidemment, j’avais la possibilité de me défendre et j’aurais pu. Mais que dire de constructif quand je suis en tort, face à un individu qui abuse de son autorité, tout en gardant son calme ? Le prix à payer, compte tenu de l’enjeu, était au-dessus de mes moyens.

 

Je ne comprenais pas pourquoi j’avais ces réactions parfois disproportionnées alors qu’en temps normal il est très rare que je me fâche. Je n’ai trouvé que des réponses qui se sont avérées des impasses — “c’est mon caractère”, “c’est de famille”, “je suis fragile”. Autant d’identités confortables qui permettent de n'aborder les choses que sous l'angle qui nous arrange. Pourtant, la peur est toujours une contraction autour de quelque chose que l’on redoute de perdre, et l’emprise la plus tenace est parfois nichée dans les blancs de notre cartographie interne, telle un Robinson qui nous ferait des signes au loin. Si réfléchir seul permet de débusquer les zones d’ombre, le risque est de tomber dans la complaisance ou l’auto-apitoiement au lieu d’aller chercher, avec la plus grande honnêteté, les racines de la vraie peur.

Dans la boue des tranchées

Je me place résolument dans cette démarche : je ne peux pas rester les bras ballants à subir quelque chose qui entrave mon quotidien au prétexte que ce serait ainsi. Je dois cartographier ma propre histoire afin de comprendre à quel moment, quel personnage, quelle situation a gravé cette peur en moi. 

 

Il m’arrive de temps à autre de pratiquer des séances de méditation qui m’amènent à visiter ce qui s’apparente à des “vies antérieures”. Sont-ce de véritables vies passées ou de simples projections de mon inconscient destinées à me faire comprendre quelque chose sur moi-même ? Une hallucination ? Je n’en ai aucune idée et là n’est pas mon objectif. Le réalisme des scènes que j’ai visitées me fait pencher pour une vie passée ; ma raison me souffle qu'il peut s'agir d'une hallucination ou d'une projection métaphorique de mon inconscient. Mais face à la douleur, le pragmatisme l'emporte : peu importe la nature du pont causal, c'est l'efficacité de la résonance qui m'importe. Je refuse de trancher entre ces hypothèses. Que chacun se sente libre d’appeler ce phénomène comme bon lui semble. Ma posture consiste à expérimenter et rester ouvert à tout ce qui peut se passer, en colorant le moins possible ce que je vis par mes biais représentatifs. Pour faciliter mon propos, je vais utiliser les expressions “vie antérieure” et “vie passée”, mais ayez à l’esprit les précautions oratoires que je viens d’énoncer. 

 

De manière concomitante avec l’épisode du contrôle de gendarmerie, j’explorais mes “vies antérieures”. Durant cette période, la porte ne s’ouvrait que sur un seul moment : les tranchées de la Première guerre mondiale. Toujours. Immanquablement, la projection débutait par un survol du champ de bataille. Les trous d’obus. Les fils barbelés. Un océan de boue et de cadavres. 

 

La première fois a été assez marquante. Arrivé au-dessus d’une tranchée, je me retrouve dans la peau d’un soldat français. Je suis projeté aux alentours de 1916 : je porte un uniforme bleu horizon, couvert de boue. La saleté. La promiscuité. La puanteur est presque palpable. L’espoir a déserté ces lieux. La précision des détails et des sensations est déroutante. Je sens en moi une angoisse presque acide. Je suis entouré de soldats qui paraissent exténués, les traits tirés, adossés sur la paroi de la tranchée à attendre en fumant. J’essaie de parler à celui qui se trouve à ma gauche et il me demande de lui “foutre la paix”. Au loin, j’entends des explosions. Le stress monte, je ne tiens pas en place. Je trouve au sol un morceau de miroir, que je ramasse avec des doigts aux ongles noirs de crasse et je le porte devant mon visage. J’y vois un homme au visage maculé de boue séchée, aux yeux rougis de fatigue, qui semble à bout. Le stress monte de plus en plus et devient presque insupportable. J’ai la sensation d’étouffer. Je comprends que je suis le chef de ces hommes et que je vais devoir les conduire à l’assaut d’un moment à l’autre. Un soldat m’adresse un signe de tête et me salue par mon grade. Je suis caporal. Plus l’heure approche, plus les explosions sont nombreuses, plus j’étouffe et je me répète en boucle : “Je ne peux pas… Je ne peux pas… Je ne vais pas y aller, je ne peux pas faire ça…” Je comprends que je refuse d’envoyer mes hommes à la boucherie qui s’annonce. Mais je sens également un combat intérieur : si je ne veux pas envoyer mes hommes à la mort, je dois pourtant me battre pour mon pays, je dois obéir aux ordres, je suis un soldat méritant, c’est mon devoir. Je me vois avancer dans la boue vers le poste de commandement. J’entre dans le gourbi de mon chef, je lui explique que je refuse d’envoyer mes hommes au-devant d’une mort certaine. Il me hurle dessus. Ce sont les ordres. C’est pour la France. Je m’entends lui répondre : “Je t’emmerde, je n’irai pas.” Et la scène coupe ici.

 

Le deuxième épisode que je revis me donne des éléments sur le personnage que je semble avoir été. Je me vois dans l’uniforme qu’a porté la plupart des soldats français jusqu’en 1916 : capote bleue, pantalon garance et képi rouge. Je comprends que je viens d’arriver sur le front et que je n’ai pas encore connu mon baptême du feu. Je suis motivé, déterminé à en découdre. J’ai le sourire, je suis propre, je me tiens droit. Quel contraste avec l’homme de la première fois qui semblait dévasté par la guerre, vidé sa substance !

 

Le troisième et dernier épisode m’apporte d’autres éléments, sans pour autant m’éclairer sur les raisons pour lesquelles je me retrouve à chaque fois dans les tranchées. Cette fois-ci, je suis projeté en plein assaut. La tranchée dans laquelle je me trouve est bombardée. Je vois des hommes crispés, les uns contre les autres, la tête rentrée dans les épaules. Certains hurlent de terreur. Le vacarme est assourdissant. Des gerbes de terre sont projetées à l’intérieur de la tranchée à chaque explosion. Je circule tant bien que mal pour donner des instructions. Émotionnellement, c’est intense. Un mélange de terreur, de stress, de jambes molles. Et toujours cette phrase qui tourne en boucle dans ma tête : “C’est de la folie, on va tous mourir.” Ensuite je me vois de face, en vue extérieure. J’ai les yeux d’un fou. J’avance tant bien que mal et soudainement je suis englouti par la paroi de la tranchée qui vient de s’écrouler sous une explosion. Je suis enterré vivant. Je me vois sous terre, immobile et je sais que je vais mourir. Puis je vois des hommes creuser la terre avec leurs mains et qui me dégagent. Je crache la terre que j’avais dans la bouche, je reprends mon souffle comme un noyé et je me vois perdre pieds. J’ai la tête entre les mains, je m’effondre en position foetale et je hurle. Tout ça n’a aucun sens. La scène passe ensuite à un moment où je me vois habillé en civil, de nuit, courir dans un champ et me cacher. Je comprends que je viens de déserter.

 

L’épisode du téléphone au volant a télescopé ces explorations de “vies antérieures”. Que cette mémoire soit réellement une résurgence d’un trauma vécu dans les tranchées par celui que j’aurais été, ou qu'elle soit le théâtre d'ombres projeté par mon inconscient pour encapsuler ma souffrance, le résultat est le même : mon corps vibrait à la fréquence de ce soldat. En fait, la situation présente (la confrontation avec l’autorité) agit comme un diapason. Par résonance, le gendarme réactive un rapport à l’autorité ancien et sensible. Ma colère n'était donc pas dirigée contre l’autorité en particulier, mais contre l'officier qui m’ordonnait et me contraignait dans une situation extrêmement difficile, éprouvante, absurde. La peur n’est donc pas un ennemi. À ce stade de mes réflexions, je me dis que c’est un signal qui indique que quelque chose est resté “enterré” ailleurs.

Une rage aveugle

Désormais le cadre me semblait fixé. J’avais identifié ma peur. Je l’avais cartographiée dans mon histoire. Mais la dissoudre, défaire les liens énergétiques qui la tenaient en place depuis des années, c'est une autre affaire. Cela ne se fait pas par la pensée et la réflexion seule n’est d’aucune efficacité, tant les comportements associés à cette peur sont profondément inscrits. Autrement dit, ça n’est pas une simple réflexion ou une prise de recul sur soi mais bien un véritable travail sur l’énergie. C’est engager un dialogue avec ce qui me dépasse. C’est entreprendre une quête de connaissances et de contextualisation dans une expérience vivante. 

 

Cependant, au fil du temps, je finis par accepter que je ne peux pas faire ce travail seul. J’ai beau me déplacer sur ma propre carte, certaines zones sont inaccessibles, voire je n’ai même pas connaissance de leur existence. L’aide d’une tierce personne est devenue indispensable. À nouveau, je fais appel à Lorrie Imbert, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler.

 

Le jour de la séance, Lorrie me place dans une hypnose très légère et me propose de revisiter la scène. Très rapidement, je me retrouve dans les tranchées, juste avant de donner l’assaut. La scène est à nouveau très réaliste, et je sens les tensions émotionnelles du soldat de manière beaucoup plus intense. C’est extrêmement oppressant.  

 

– Alors, décris-moi ce que tu vois, me demande Lorrie.

 

Je lui décris la scène comme je la revis, juste avant de donner l’assaut. Les bombardements, les gerbes de terre, les soldats tendus, la crasse, la trouille poisseuse qui englue la tranchée. À nouveau j’ai l'impression d’étouffer. Lorrie m’invite à me diriger vers mon chef.

 

– J’y suis, je suis devant son gourbi. Il me demande ce que je veux et je lui réponds que je refuse d’envoyer mes hommes se faire tuer pour rien.

– Ok. Mets la scène en pause. Comment tu te sens ?

– Ça bout en moi, j’ai la gorge serrée. C’est comme si j’étais envahi par la colère et que je me contenais.

– D’accord. Reprends le fil de la scène et laisse sortir toute cette colère. Tu lâches tout.

 

J’assiste alors à une scène d’une rare violence. Une rage aveugle, complètement désordonnée et dirigée contre personne, dévaste le gourbi. Je vois la scène à travers les yeux du soldat qui détruit tout. Il hurle, retourne la table, lance les chaises, casse les objets. Il est comme fou, enivré par une colère incontrôlable, sans limite.

 

– Laisse sortir toute cette colère. 

– C’est extrêmement violent, il est en train de tout casser. C’est comme s’il perdait complètement le contrôle.

– Laisse jouer la scène jusqu’à ce qu’il ait tout évacué.

 

Changement de point de vue. Je vois le soldat face à moi, les yeux rougis et le regard halluciné. Il finit par arracher sa chemise et à pousser un hurlement vers le ciel. Puis il s’effondre au sol en position fœtale, la tête enfouie entre ses mains. J’essaie de lui parler, de le toucher, de lui demander comment il se sent. Mais il reste prostré. 

 

– Il n’arrive pas à exprimer quelque chose. On va faire autrement, me dit Lorrie. Tu vas imaginer que tu entres en lui et tu vas exprimer les choses à sa place. Comme un porte-voix.

 

Je m’approche du soldat et j’entre en lui, comme si j’enfilais un costume. Une fois à l'intérieur, je suis traversé par ses émotions : une colère rance, une frustration sourde, et par-dessus tout, la peur.

 

– Il semble avoir peur de quelque chose, dis-je.

– Peur de mourir, tu crois ?

– Je ne sais pas, c’est très confus. Toutes ses émotions se mélangent et je n’arrive pas à comprendre ce qui le travaille vraiment.

– D’accord. Laisse faire. Laisse tout sortir.

 

C’est alors qu’une image surgit. Ça n’est pas une suggestion de Lorrie, mais plutôt comme si le soldat cherchait à me montrer quelque chose. Je vois une sorte de photo jaunie sur laquelle pose une femme plutôt jeune avec deux petits enfants. Au même moment, je suis submergé par un sentiment de tristesse et de peur très intense. Je comprends. Le soldat n’a pas peur de se battre. Il n’a pas non plus un réel problème avec l’autorité hiérarchique qui le contraint à envoyer ses hommes par-dessus le parapet de la tranchée. En réalité, il a peur de mourir et de ne pas revoir ses enfants. Immédiatement, je sens en moi qu’un point se dénoue. Quelque chose se libère. J’ai l’impression de m’alléger, comme si je venais de perdre du poids. Puis je sens mon ventre gagné par un flux d'énergie qui semble venir peu à peu occuper un espace vide. C’est une sensation assez particulière, qui s'apparente à un barrage qui s’effondre et qui laisserait passer un torrent d’eau qui viendrait reprendre sa place dans son lit naturel.     

 

– Tu peux sortir du soldat maintenant. Comment se sent-il ?

– Il est apaisé. Il s’est assis et me remercie. Il me dit que ça va mieux.

– Et son chef ?

– Il est toujours là mais semble dépassé par ce qu’il vient de voir. Il ne dit rien.

– Ok. Et le soldat ?

– Il s’est levé et s’en va calmement. Il rentre chez lui. On dirait qu’il a retrouvé une certaine paix intérieure.

 

Je suis sorti de cette séance vidé. Comme lessivé par l’intensité et l’acuité émotionnelle de ce que je venais de vivre, mais aussi parce que je venais de baliser une nouvelle zone de ma cartographie. La contextualisation et l’acquisition de connaissances sur cet épisode dans les tranchées ont apporté un éclairage nouveau. Ce n'est pas l'autorité qui menace le soldat, mais la peur de perdre ses enfants. Comment relier tout ça avec ma réaction face au gendarme et à une hiérarchie en général ? Comment intégrer cela dans mon quotidien ? 

 

L’ouverture sur une autre posture

La séance a permis de contextualiser la peur, de dissoudre les nœuds énergétiques et d’apaiser une tension. C’est comme si j’avais hérité de cette colère aveugle sans le savoir, et que désormais je m’étais libéré de tensions accumulées qui n’auraient finalement pas été les miennes. Peu à peu, la peur a cessé d’être ce bruit blanc qui saturait mon champ de conscience pour redevenir ce qu’elle est par essence : un signal.

 

J’ai compris que ce qui me faisait bondir face à un gendarme ou un supérieur n’était pas l’autorité en elle-même, mais la quasi-absence de choix qu’elle impliquait. C'est ici que la boucle se boucle : pour le soldat dans la tranchée, l’ordre de l’officier n'était pas une simple consigne hiérarchique. C’était l'arrêt de mort de son libre arbitre, la fin programmée de son lien avec ses enfants, imposée par l'arbitraire d'un galon. Face au gendarme ou au chef, mon inconscient ne voyait pas une amende ou un recadrage : il voyait la même mécanique d'impuissance absolue qui menaçait de m'arracher à ce que j'ai de plus cher. La tension que le soldat n’a pas évacuée, la peur qu’il n’a pas exprimée s’est traduite chez moi par le sarcasme ou la colère noire aujourd'hui. C’est une sorte de “guerre préventive” que je mène. Je frappe le premier pour ne pas être écrasé, pour ne pas être "envoyé à la boucherie" par un arbitraire que je ne maîtrise pas.

 

Il y a ici une distinction fondamentale à opérer entre contrôler sa peur et l'intégrer. Vouloir contrôler sa peur, c'est encore vouloir se battre contre plus fort que soi ; c'est une crispation du mental. L'intégrer, c'est une reconnaissance. C'est admettre que cette zone de ma cartographie est désormais explorée, et qu’une fois encore, c’est la démonstration que bien souvent nous sommes les complices involontaires de la perpétuation de nos propres blocages. Le signal reçu n’est pas la réalité. Avant ce travail, l’autorité était pour moi une menace existentielle. Ma colère provoquait, par retour des choses, une malveillance ou une rigidité chez mes interlocuteurs, validant ainsi ma croyance que "la hiérarchie est hostile". J’étais en fait tombé dans un cercle vicieux d’emprise émotionnelle où ma propre posture défensive recréait le piège dont je voulais m'échapper.

 

Mais il faut être précis sur ce qui s'est passé. Ce n'est pas un travail de pensée. C'est un véritable travail du corps. Dans les tranchées, j’ai ressenti physiquement, pas compris intellectuellement. J’ai vécu l'étouffement du soldat, l’angoisse poisseuse, l'absence de choix. Et puis il y a eu ce moment où m’est apparue l'image des enfants qui a entraîné la prise de conscience, au moment où quelque chose s'est dénoué physiquement et énergétiquement. Une légèreté soudaine, comme si je venais de poser un fardeau que je portais sans même savoir qu'il était là. Puis le vide laissé qui s'est rempli d'énergie, de chaleur. Ce n'est pas une métaphore mais bien ce que j’ai physiquement expérimenté. Comme si mon corps avait parlé avant ma raison.

 

Comme je le rappelais au début de cet article, je ne peux pas dire, en toute objectivité, si j’ai réellement visité une vie antérieure. Peut-être qu’il ne s’agit que d’une projection de mon inconscient, ou tout autre chose. Je ne sais pas pourquoi cette colère et cette peur se sont propagées du soldat à moi, du passé au présent. Sans doute mon cerveau a-t-il assemblé ces perceptions dans un sens qui donne une cohérence à l’ensemble. Mais je sais que quelque chose a bougé. Et ça, c'est suffisant. C'est même plus solide qu'une certitude intellectuelle, parce que l'intellect peut se mentir longtemps. Le corps, c'est plus difficile.

 

Désormais, je vois d’abord la personne derrière l’uniforme ou le titre. Cela ne signifie pas pour autant que tout est résolu, loin de là. La malveillance de certains petits chefs existe toujours, elle est réelle, documentée, parfois systémique. Mais elle n'est plus une menace qui peut m’anéantir dans ma chair. Je peux maintenant répondre calmement au lieu de réagir viscéralement, en m’appuyant sur autre chose qu’un tir de barrage sans nuance. Le crash-test est venu plus tard, lors d'une nouvelle confrontation professionnelle. La tension était là, mais je suis resté calme. J'ai pu tenir ma position sans verser dans l’assaut frontal et les sarcasmes trop abrupts.

 

Ce qui émerge de la boue des tranchées, finalement, c'est que désormais je vois le jeu tel qu'il fonctionne. Je vois comment il blesse certains, comment il profite à d'autres. Quand bien même je ne serais pas d'accord, je peux y circuler plus tranquillement parce que je sais maintenant ce qui pouvait m'anéantir : pas l'autorité en elle-même, mais l'illusion d'être sans choix.

 

C’est là, je crois, que réside la vraie souveraineté : avoir pleinement conscience que j’ai le choix. Pas des choix faciles, ni des choix sans prix. Mais je peux dire non. Je peux nommer ce qui me semble injuste ou infondé. Je peux refuser une injonction sans que cela me mette à mal. Et même si cela crée des frictions, même si parfois cela complique les rapports, je reste debout.

 

La peur n'a donc pas disparu. C’est toujours un obstacle qui se dresse sur ma cartographie, mais que je parviens à contourner. Elle n'est plus cette urgence qui paralyse. Elle est devenue un signal qui m'indique précisément où je dois encore agir, où je dois assumer une position, où je dois refuser. Et c'est en l'écoutant, sans la laisser décider à ma place, que je reprends du terrain sur moi-même. Cette ouverture m’a fait prendre conscience de ma valeur. Face à la hiérarchie, je reste fidèle à moi-même et à mes principes, ce qui ne fait plus forcément de moi quelqu’un de “pas facile”. Être droit dans mes bottes et ne pas me laisser impressionner ne signifie pas que je cesse de me battre : je reste combatif. Mais plutôt que de gaspiller mon énergie dans une colère brute ou un rapport de force frontal, je déplace le combat sur le terrain de mes valeurs et de mon intégrité. Ce qui, finalement, n’est pas plus mal et bien plus efficace. C'est l’ouverture sur une autre posture : non pas la fin du conflit avec le monde, mais une reprise de souveraineté au milieu de celui-ci. Je suis d’abord maître chez moi, dans mon "arrière-boutique”, où j’y trouve la paix qui me permet de rester droit.

 

Conclusion : sortir de la clairière

Finalement, la peur représente un obstacle quand nous lui accordons une valeur erronée. En séance, je m’aperçois qu’une fois que la charge émotionnelle et énergétique suscitée par la peur est évacuée, le client passe le pas de la porte de lui-même. Bien souvent, il en tire un sentiment de satisfaction important. Il vient de remporter une victoire contre lui-même. Il comprend que sa peur, en fin de compte, n’était pas si importante et qu’elle concernait autre chose que ce à quoi il pensait. On passe d’un “J’ai peur de passer la porte parce que j’ai l’impression que je vais tomber dans le vide” à “Ça n’est pas de tomber dans le vide qui me tétanisait, mais le fait de pas voir où j’allais et l’idée que je me faisais de ce qui m’attendait une fois arrivé en bas”. Dès lors, le travail peut débuter et à son tour, le client peut acquérir des éléments de contexte qui lui permettent de comprendre ce qui l’entrave. Ensemble, nous pouvons libérer les noeuds dans son histoire et dans son énergie. C'est ainsi qu'on sort de la clairière : non pas en attendant que le paysage change ou que l'autorité s'adoucisse, mais en acceptant de traverser le vide pour reconquérir souverainement son propre territoire.




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