« L'art du laisser-faire consiste à appliquer la voie de la moindre résistance : dès lors que vous n’êtes plus en lutte contre le réel, le réel n'a plus d'emprise sur vous. »
Dans l’article précédent, j’ai exploré l’art de dire non. J’expose l’idée selon laquelle poser des limites est l'acte fondateur de la souveraineté, le premier trait de crayon sur votre cartographie intérieure pour définir ce qui est "chez vous" et ce qui ne l'est pas. Mais une fois que la frontière est tracée et que l'action juste est posée, que fait-on ? C’est ici qu’intervient l’étape la plus délicate et la plus mal comprise, car contre-intuitive : le laisser-faire.
Si dire non, c'est accorder son instrument, laisser faire, c'est enfin accepter de jouer la partition sans crisper les doigts sur les cordes.
À prendre ou à laisser
Avant d'entrer dans ce nouveau mouvement de notre cartographie, fidèle à mon habitude, je crois qu’un avertissement s'impose si vous débutez la lecture de ce blog par cet article. Si les mots qui suivent ne font pas mouche, s'ils ne résonnent pas en vous ou s'ils vous irritent, ce n'est pas grave : passez votre chemin. Revenez peut-être plus tard. Ma partition n'est pas universelle, elle est simplement la mienne.
Soyez prudents face aux "grands prêtres" du New Age et aux marchands de certitudes du développement personnel. Aller vers soi est un chemin solitaire ; personne ne peut marcher à votre place, et surtout pas ceux qui prétendent détenir une méthode miracle et sont enfermés dans les affres de l’ego spirituel. Vouloir de l'aide est une réaction humaine et saine, mais elle exige beaucoup de discernement. Le seul conseil que je puisse vous donner, c’est de vous fier à vous plutôt qu’à quelqu’un d’autre, et d’expérimenter.
Je n'ai rien à vous vendre ici. Je ne propose ni méthodes, ni protocoles, ni recettes du bonheur. Je ne fais que témoigner de mon expérience. J’expose les réflexions que l’ouverture sur l’Invisible a fait naître en moi, dans le but qu’elles servent de point de repère à ceux qui arpentent un sentier similaire. Si cela vous parle, vous êtes au bon endroit : faites votre marché, prenez ce qui vous parle, laissez ce qui vous inspire moins, et encore une fois : expérimentez.
Bien que je m’astreigne à la plus grande rigueur, décrire une expérience sensible et intérieure propre à chacun n’est pas chose aisée. Je suis tout autant susceptible de tomber dans les écueils que je dénonce. De fait, mes critiques ne sont pas des jugements envers les autres, mais des alertes que je m'adresse avant tout à moi-même. Elles sont imparfaites, elles sont discutables, elles contiennent des apories. Adhérez, doutez, contestez… Soyez libres.
Poursuivons.
Le malentendu du "lâcher-prise"
Avant d'aller plus loin, identifions la fausse note. Le "lâcher-prise", tel qu'il est vendu dans les rayonnages du bien-être, est souvent un contresens total. On en a fait une action : "Je vais lâcher prise" est devenu une phrase de combat. C’est une injonction à la performance (“Il faut que tu lâches prise.”) qui flatte l'ego spirituel.
L’ego spirituel, c'est ce piège subtil où l’ouverture sur l’Invisible nous fait croire, à tort, que nous détenons LA clé universelle de tous les problèmes des autres. C’est un enfermement intellectuel : on finit par segmenter la vie en concepts "vibratoires" ou "énergétiques" plutôt que de l'incarner dans sa densité brute. Au lieu de vivre les choses, on les théorise.
C’est une étape que nous expérimentons tous, à différents degrés. Pour s'en défaire, il est primordial d’en avoir conscience : il n'y a pas de rituel magique, mais une voie de soustraction. Il s'agit de saboter ces mécanismes de performance et d'intellectualisation permanente qui vous enferment dans les concepts au lieu de vous laisser incarner votre propre rythme. Saboter, ici, c'est simplement marquer ses limites : refuser d'alimenter la machine, retirer son consentement aux injonctions de perfection. C'est un "non" posé sur le frein pour que le mouvement naturel de la vie puisse enfin reprendre ses droits. C’est se faire confiance pour finalement cesser de s'identifier à ses peurs. C’est intégrer ses contradictions et ses limites comme les socles d'une autonomie affranchie des attentes extérieures. C’est accepter avec humilité d’être imparfaitement humain plutôt que parfaitement "éveillé", ou vibratoirement trop élevé pour se rabaisser aux contingences de notre finitude.
L’ego spirituel, donc, se nourrit de ce lâcher-prise, devenu le fond de commerce des coachs en développement personnel qui pullulent sur les réseaux sociaux. Et encore une fois, il est très facile de se faire happer par ces méthodes qui promettent d’atteindre la “meilleure version de soi”. La méditation, les exercices de respiration, les carnets de notes, etc. ne sont pas mauvais en soi. Ils peuvent être de formidables outils de clarification, des leviers de discernement qui permettent d'identifier les bruits parasites, de calmer l'agitation mentale et d’y voir plus clair. Mais ne perdez pas de vue que faire le ménage dans vos idées, c'est comme changer les cordes usées de votre instrument : cela permet d’avoir un son plus clair et précis, mais cela ne vous fera pas mieux jouer.
Bien souvent le lâcher prise se confond avec une véritable injonction au bonheur culpabilisante. “Quand on veut, on peut” devient un mantra qu’on répète ad nauseam. Loin d'être une libération, ce lâcher-prise "fond de commerce" s’intègre parfaitement dans la logique managériale qui s’insinue partout dans la société : il faut être performant dans son détachement, optimiser sa sérénité et au fond, pour citer un génie contemporain, il suffirait de “traverser la rue” pour réussir sa spiritualité et atteindre la “meilleure version de soi”.
Pour moi, c'est une erreur de perspective.
Vaincre le Kraken
Le lâcher-prise n'est pas un acte, c'est un état d'esprit, c’est une conséquence. C'est le calme après la tempête. Mais pour que ce calme s'installe en vous, il faut d’abord passer par le laisser-faire. Là où le lâcher-prise serait la destination, le laisser-faire serait plutôt l’itinéraire.
Vouloir "lâcher prise" quand on est confronté à une angoisse existentielle, c'est comme demander à un explorateur de jeter ses instruments de bord au moment précis où son navire entre dans une zone blanche de la carte. C’est impossible. Ce n'est pas un manque de volonté, un manque de courage : c’est impossible parce que c’est un combat perdu d’avance. Pour notre explorateur, c’est accepter d'affronter le Kraken tapi dans les blancs de la carte. On ne peut pas décréter la décontraction quand on est convaincu que le monstre va nous entraîner par le fond. Demander à quelqu'un de lâcher prise dans cet état, c'est lui demander l’impossible.
C'est donc se tromper de direction que de vouloir forcer le lâcher-prise. Encore une fois, on ne résout pas le problème par la volonté, mais par un repositionnement de son point de vue. Au lieu de vous épuiser dans un combat perdu d’avance contre vous-même, il vaut mieux accepter que vous ne maîtrisiez pas tout et vous concentrer sur l'acquisition de la connaissance qui va vous permettre de cartographier ces zones blanches. Vous permettre de comprendre d'où vient le Kraken, de quoi il se nourrit et quelle part de votre histoire il protège. C'est cette compréhension qui vous permet de désarmer vos peurs. Une fois le territoire connu, le Kraken s'en va de lui-même. Pour autant, il ne disparaît jamais totalement de la carte ; il se contente de migrer vers des zones blanches plus lointaines, là où votre connaissance n'a pas encore posé ses jalons.
Et si d'aventure il surgissait à nouveau sur votre route, vous ne serez plus le ou la même : vous bénéficiez de l'expérience acquise. Vous savez maintenant comment faire. Faites-vous confiance. Et si par chance ou peut-être par sagesse, vos chemins ne se croisent plus jamais, c’est tant mieux, réjouissez-vous simplement.
Ainsi, il s’agit de ne plus donner de prise à l'injonction même de "lâcher-prise", qui n’a pas grand sens en réalité, mais bien de laisser faire. C’est le Let it be des Beatles : laissez la tempête et le Kraken là où ils sont, sans tenter de les vaincre. Essayez plutôt de les contourner. C’est l’essence même du message délivré par l’Invisible. L’idée que, dans le fond, rien n’est grave, que demain est un autre jour. L’idée d’habiter pleinement l’ici et le maintenant sans trop se soucier du reste et de mettre ce temps à profit pour se concentrer sur vous.
La moindre résistance
Pour laisser faire, il faut savoir où laisser faire. Il est dès lors indispensable de faire la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.
La souffrance naît de notre tentative de contrôler l'incontrôlable et d’évincer l’incertitude. Ce sentiment est d’autant plus aiguillonné que nous vivons dans une société anxiogène au possible, où la peur est devenue un business qui permet de vendre des assurances, des alarmes, de l’information, de la mode ou de promouvoir des carrières politiques. Cela entretient l’illusion que vous pouvez vous prémunir de tous ces dangers, de tous ces problèmes, réels ou supposés, en confiant leur résolution à un intervenant extérieur, que ce soit une personne, une institution, une entreprise, une religion, etc. Ce faisant, vous acceptez de perdre une part de votre indépendance, de votre souveraineté intérieure. Vous consentez à déléguer, contre rétribution, votre tranquillité en échange d'une sécurité factice.
L'art du laisser-faire consiste à appliquer la voie de la moindre résistance aux événements extérieurs. De manière un peu contre-intuitive, c’est comme si vous ramiez à contre-courant pour vous laisser porter par les flots, en quelque sorte. Il faut donc distinguer clairement :
- Ce qui dépend de vous : votre jugement, votre intention, votre capacité à dire "non".
- Ce qui ne dépend pas de vous : tout le reste : le jugement des autres, les actions des autres, les problèmes des autres, le fonctionnement des différents systèmes qui régissent votre vie (sociétaux, politiques, économiques…), etc. La liste est sans fin.
Laisser faire, c'est concentrer 100% de votre énergie sur ce que Marc-Aurèle appellerait votre "citadelle intérieure" et laisser le reste filer selon sa propre dynamique. C'est une économie de moyens radicale afin de conserver votre tranquillité d’âme si chèrement acquise. C’est faire place nette de tout ce qui vous encombre. C'est l'application de la loi du moindre effort : non pas se contenter du minimum syndical par paresse, mais faire l’économie de ce qui nous est inutile. Si un obstacle surgit sur votre cartographie, ne perdez pas votre temps à déplorer son existence si vous ne pouvez pas agir dessus. Vous le laissez faire partie du paysage. Dès lors que vous n’êtes plus en lutte contre le réel, le réel n'a plus d'emprise sur nous.
"Fais ce que dois, advienne que pourra"
Dans notre cartographie, il existe une ligne de crête étroite qui sépare le “faire à outrance” du “tout subir sans rien dire”. L'art du laisser-faire, c’est marcher sur cette crête. C'est la voie du milieu que promeuvent les différentes sagesses de par le monde et à travers l'Histoire, d'Aristote à Maïmonide en passant par Bouddha ou Confucius.
Au cœur de cette voie réside un vieil adage : “Fais ce que dois, advienne que pourra”. Revenir à soi, c'est clairement identifier et comprendre cette nécessité intérieure. Faire ce que l'on doit, ce n'est pas obéir comme un bon petit soldat à une injonction extérieure. C’est agir selon une évidence interne qui est propre à chacun. Quand vous vous écoutez vraiment, vous ne faites plus ce que la société, la famille ou votre univers professionnel attendent de vous. Vous cessez de jouer la partition des autres pour enfin interpréter la vôtre. Vous cessez de vous identifier au personnage que vous avez incarné jusqu’à présent. C'est là que l'action devient "juste" : elle n'est plus une performance pour plaire, mais une nécessité pour être à sa place.
C’est ici que cette pensée rejoint ma pratique du magnétisme. Un bon praticien, selon moi, ne "veut" pas soigner à tout prix. S’il le fait, c’est qu’il met son ego dans la balance. Quand bien même je mets tout en œuvre pour soigner au mieux les gens que je reçois, le soin reste un acte de laisser-faire par excellence. La responsabilité du praticien s'arrête à la qualité du geste, pas au résultat final. C’est accepter d’agir sans s’attacher au fruit de l’action. L’expérience tend à montrer que de multiples facteurs peuvent jouer en faveur ou en défaveur du soin. Parfois le soin réussit parce que c’est le coup de pouce qu’il manquait au consultant pour surmonter une difficulté. Parfois, le soin ne constitue qu’un jalon dans la compréhension par le consultant de sa problématique, qui se résoudra par un autre moyen ou à un autre moment. Enfin il arrive que rien ne se passe, soit parce que je n’ai pas bien saisi ce qui travaille la personne, soit parce que le magnétisme n’est pas adapté à sa problématique, ou que le timing n’est pas encore le bon pour la personne. Il faut l’accepter avec humilité, c’est ainsi.
Accepter l’incertitude
L'ouverture au monde de l'Invisible est une école de l'acceptation de l'incertitude. Travailler avec l'Invisible, c'est accepter de naviguer parfois à vue. Les choses suivent un cours qu’il est difficile d’appréhender, voire qui défie toute rationalité. Si l’on convoque Montaigne, celui-ci suggère de “laisser un peu faire la nature ; elle entend mieux ses affaires que nous”. La confiance en soi, en la vie, n'est pas une option, c'est la condition sine qua non.
C'est ici que surgit une aporie fondamentale : suis-je vraiment le seul maître à bord ? Suis-je réellement en mesure de décider de tout ? Ou suis-je un être déterminé par une "nature" qui me dépasse, un héritage familial et des contraintes sociétales ? Dans le microcosme des acteurs de l’Invisible, deux grandes positions s’affrontent :
- Une position déterministe qui considère que tout est déjà gravé dans le marbre. Mais si les dés sont déjà jetés, à quoi bon l’éthique, l’effort, revenir à soi ? C’est la voie royale de la déresponsabilisation et du désengagement, à mon avis.
- La pensée créatrice, selon laquelle nous créons notre propre réalité. Nous attirons ce que nous “vibrons”. C’est, je crois, une dérive de l’ego spirituel qui sous-entend que si l’on est malade ou pauvre, par exemple, c’est que l’on “vibre mal”, en quelque sorte.
La liberté par l'évidence
La réponse à ce paradoxe se trouve dans le retour à soi. Votre seule véritable liberté consiste à vous aligner sur votre vérité intérieure. C’est seulement là que l'action devient une évidence. Revenir à soi, c'est vous défaire des bagages et des conditionnements sociétaux qui vous faisaient marcher sur un chemin qui n'était pas le vôtre.
Si l'intention, l'élan intérieur est la partition, l’alignement est l’interprétation. Un même morceau de musique, joué par deux musiciens différents, ne sonnera pas de la même façon. En vous débarrassant des couches d’emprise (éducation, peurs, injonctions…) vous découvrez que ce qui semblait “écrit” n’est au fond qu’un script social. L’alignement à soi, le retour à soi vous redonne une marge de manœuvre : vous ne changez pas nécessairement l’événement mais sa trajectoire. Vous ne suivez pas un itinéraire balisé de bout en bout : entre les grandes étapes qui jalonnent votre propre cheminement, libre à vous d’emprunter tel ou tel chemin. Imaginez votre existence comme un trajet entre deux villes lointaines. Si l'intention fixe les grandes étapes nécessaires à votre évolution (vos points de passage obligés), elle vous laisse le choix absolu du tracé. Entre deux balises, libre à vous de foncer sur l'autoroute des conventions ou de flâner sur les chemins de traverse.
L'alignement, c'est précisément ce discernement : savoir quand quitter la voie rapide pour emprunter l'itinéraire qui fait réellement vibrer votre mécanique intérieure. Vous recentrer ne fera pas de vous le Grand Architecte de l’Univers mais un observateur lucide de votre propre nature. Vous ne créez rien. En revanche, en vous recentrant sur vous, vous apprenez à naviguer dans des eaux troubles. Un musicien ne crée pas les notes de musique : elles lui préexistent. Cependant, il peut choisir comment accorder son instrument pour jouer ce qui existe, selon sa sensibilité propre. Vous aligner, c’est donc arrêter de vouloir contraindre le réel pour écouter ce qui sonne en vous.
Laisser-faire comme acte de souveraineté
L'ego spirituel déteste le laisser-faire car cela le rend inutile. Le laisser-faire est une voie de soustraction. On enlève les couches de "faire" pour laisser transparaître l' "être". On arrête de vouloir paraître éveillé ou de vouloir sauver le monde.
En laissant faire, on casse le mécanisme de l'emprise. La souveraineté, c'est dire : "Voici ce que je suis, j'ai posé mon action, le reste ne m’appartient déjà plus." Cela vous libère de la surcharge mentale spirituelle. En laissant tomber les rituels, les injonctions, la pensée magique, etc. vous désencombrez votre esprit de toute une palanquée de croyances limitantes qui ne font qu’entretenir votre peur.
Conclusion : à l’ombre de Montaigne
Une symphonie n'est pas faite que de notes : elle est faite des silences qui les séparent. Le laisser-faire, c'est ce silence. C'est l'espace nécessaire pour que la musique de votre vie soit audible.
Faire la paix avec soi-même, c'est accepter d'être l'instrument et non le compositeur. Alors, rappelez-vous : après avoir dit non, après avoir posé votre limite, ne forcez pas la note. Accordez votre intention, et pour tout le reste... laissez faire. La mélodie qui en résultera sera bien plus enrichissante pour vous que tout ce que votre ego aurait pu planifier.
Montaigne nous mettait déjà en garde contre cette volonté de tout maîtriser. Il écrivait : "Nous sommes nés pour agir. [...] Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d'elle, et encore plus de mon jardin imparfait." Il prône ici une forme de "nonchalance" qui n'est pas de la paresse, mais une reconnaissance lucide de nos limites. L'art de laisser-faire, c'est accepter que votre "jardin" (votre vie, vos projets, vos relations, ce que vous êtes) soit imparfait et, justement, cultiver vos imperfections comme autant d’outils pour aller vers vous.
Ajouter un commentaire
Commentaires